Dimanche 1er mai 2005 sur le Thème : L’hospitalité corse
Depuis 1999, l’association « Les Amis de Cyrnea » organise une fois par an une journée, appelée Scontri, permettant à tous de découvrir un autre visage de la Corse et de partager un moment unique grâce à la mise en valeur du patrimoine culturel et artistique corse souvent méconnu du grand public.
MOT DU PRESIDENT
S’il nous appartient à chacun de vivre notre époque ; nous nous devons de maintenir dans la modernité nos traditions.
Si nous avons choisi cette année le thème de l’hospitalité c’est avant tout, pour faire connaître la volonté d’être corse.
Celui qui revendique une appartenance à la culture traditionnelle corse ne pourra que rejeter les pratiques de la délation et de l’ostracisme qui sont contraires à ce système de valeurs. Mais en revanche, il accueillera la personne au delà de tout statut, étiquette sociale ou quelque autre système de valeurs auquel elle-même adhère.
Les générations passées connaissaient si bien cette façon d’être que la question ne se posait même pas ! Aussi, nos anciens savaient-ils faire la différence entre réquisition et hospitalité.
Que les jeunes générations impliquées dans une vie très contemporaine ne s’éloignent pas de ces valeurs et qu’elles ne substituent pas le paraître à l’être.
Que les « Scontri 2005 » puissent toujours fédérer ceux qui sont sincères en oeuvrant pour la CORSE !!!!!!
Une petite touche d’étymologie…
Hospitalité peut se dire en Corse ospitalità. Un autre thème usuel est alloghju ou alloggiu. Il a un sens plus précis, désignant le fait même d’offrir un logement provisoire.
L’étymologie d’alloggiu est transparente et ne pose guère de problème. Il n’en est pas de même d’ospitallità, du moins si on remonte à l’origine latine du mot, qui est le terme hospes. Il signifie « hôte », aux deux sens du mot, mais aussi « étranger », et dérive de hostis, qui a initialement les mêmes valeurs : « hôte » et « étranger », mais aussi, dans la langue classique : « ennemi », ce qui pose quelques problèmes. (…)
Les Intervenants
Wanda DRESSLER, chercheur au CNRS.
Ayant longuement parcouru le champ de la sociopolitique insulaire jusqu’aux années 90, avant d’ouvrir un chantier de recherche sur les nationalismes de l’Europe de l’Est et étant toujours en étroit contact avec la réalité insulaire, Wanda DRESSLER abordera la question de l’hospitalité corse d’un point de vue personnel et philosophique pour conclure sur le constat de la situation actuelle.
Liza Terrazzoni, doctorante en ethnosociologie.
Spécialisée dans les migrations internationales, les minorités, les relations interethniques et la société corse, Liza TERRAZZONI travaille depuis plusieurs années sur le thème « les Maghrébins et la Corse ». Le dimanche 1er mai 2005, elle articulera sa conférence autour de l’hospitalité, à travers celle du rapport à l’Autre, c’est-à-dire : compte tenu du contexte historique, politique et social, marqué notamment par la question identitaire, comment l’Autre, l’étranger est perçu en Corse et quels types de relations en découlent.
Ghjuvan TARDI, conteur professionnel.
Initié et formé à l’art du conte aux côtés d’un conteur breton, animateur à l’antenne de Radio Corti Vivu en Corse et de Radio Pays à Paris de plusieurs émissions consacrées aux contes corses et bretons, auteur de nombreux spectacles et travaillant également en collaboration avec le groupe de danse et musique irlandaises Branwen dans le cadre du spectacle "la légende de Branwen", Ghjuvan TARDI viendra nous faire partager sa passion en nous contant une histoire sur le thème de l’hospitalité.
L'Hospitalité et le Sacré
Racines dans la culture judéo-chrétienne:
“ Si un étranger réside avec vous dans votre pays, vous ne le molesterez pas. L'étranger qui réside avec vous sera pour vous comme un compatriote et tu l'aimeras comme toi-même.”(Lv 19, 33)
“ Car je suis l'étranger chez toi, un passant comme tout mes frères.”(Ps 39, 13)
Est Juste dans l'Ancien Testament, celui qui accueille et protège.
Lot protégeant ses hôtes d'une Sodome et Gomorrhe inhospitalière
Abraham recevant les trois envoyés de Dieu.
L'hospitalité, c'est l'accueil du Divin.
« Dans l'accueil d'autrui, j'accueille le Très-Haut auquel ma liberté se subordonne. » (Jacques Derrida citant Emmanuel Lévinas)
« Tout étranger de par son altérité inquiétante possède cette dimension numineuse dans laquelle Rudolphe Otto voyait l'essence du sacré. »(Alain Montandon)
Petite parenthèse
Mgr Lacrampe retiendra beaucoup de choses de la Corse. Avec un brin de nostalgie, il évoque : « Mon père, aujourd’hui décédé, m’a fait comprendre que nous sommes toujours des apprentis de la vie. Je ne peux oublier le sens de l’accueil et de l’hospitalité, mais aussi le parler vrai et la rudesse des propos. »
Bien évidemment, il quitte l’île avec un nouveau regard : « Il est différent parce que j’ai appris à connaître les Corses. Je l’emporte sur le continent pour rendre compte d’une autre image, autre que celle qui est trop souvent véhiculée, trop souvent caricaturale. »
Un peu d’histoire…
La société corse fonctionne, en fait, comme une société non-étatique, une société qui n’a jamais pu constituer son propre Etat, malgré les tentatives de Pascal PAOLI. Elle n’a pas non plus développé une économie marchande. Les échanges y ont été le plus souvent du type don/contre-don, ce qui implique un lien personnel d’homme à homme. L’hospitalité fait partie de ce type d’échange.
Comme partout en pays méditerranéen, l’espace intérieur de la maison protège l’honneur familial. (…) Mais dans cet espace intérieur même, certaines pièces sont comme tournées vers l’extérieur. Elles ouvrent directement sur le dehors, et c’est là qu’on accueille d’abord l’étranger. Chez les plus pauvres, c’est a sala, la salle commune, qui, la plupart du temps abrite aussi la cuisine. Cette salle autour du foyer, du fucone, est assez vaste pour accueillir tous les hôtes de passage à qui on accorde libéralement le couvert et, sinon le lit (il n’y en avait pas toujours pour tous dans l’ancienne Corse) ou du moins le droit de coucher sur le sol ou sur le banc, bancale, coffre traditionnel, autour du feu. Chez les plus aisés, la pièce de réception est le salottu, pièce d’apparat, au mobilier ostentatoire, qui sert aussi, à l’occasion, à des réunions d’hommes. (…) Donner l’hospitalité, c’est s’honorer en s’honorant. (…)
De la même façon qu’il serait insultant de vouloir payer l’hospitalité reçue, il serait mal venu de se confondre en remerciements excessifs. L’impression donnée serait la même. On laisserait croire qu’on veut se libérer définitivement de l’obligation de réciprocité. « A rendecila ! » dira-t-on simplement en prenant congé de son hôte, « A nous le rendre ! ». Cette formule contient tout le mécanisme de l’échange non-mercantile, où le don entraîne l’obligation sans contrainte d’un contre-don éventuel. (…)
La relation d’hospitalité n’abolit pas toute tension. L’étranger y reste un étranger, l’ennemi virtuel, un ennemi virtuel et même, dans certains cas, l’ennemi tout court, un ennemi tout court.
L’hospitalité empêche simplement, tant qu’elle dure, l’hostilité de se manifester. La protection accordée à l’hôte a souvent les limites de la maison ou de la propriété de celui qui reçoit. En dehors de ces limites, le premier perd partie ou tout de ses prérogatives. Hôte d’un tel, il ne l’est pas nécessairement pour les autres membres de la communauté, mais il peut être considéré aussi comme hôte du village entier.
Quoi qu’il en soit, à l’intérieur même de ces limites topographiques où joue l’hospitalité, l’hôte étranger est toujours perdant. Le fait qu’il reste étranger et débiteur dans l’échange don/contre-don se marque, par exemple, par le fait qu’il sera pratiquement impossible, invité au café, de payer sa tournée. « U paesanu paga », lui dira-t-on, c’est à celui qui est dans son village de payer, et le cabaretier obéira, lui aussi, à la loi non-écrite en n’acceptant pas son argent. Il reste l’invité à qui on fait l’honneur en se faisant honneur à soi-même. Il reste donc aussi l’étranger, qui ne pourra se libérer de sa dette que chez lui, éventuellement.
Mais la loi de l’hospitalité suppose la possibilité, même lointaine, aléatoire ou indirecte, de la réciprocité. Elle perd tout fondement en présence de groupes ou d’individus qui excluent radicalement cette possibilité, surtout, en fait, parce qu’habitués aux échanges marchands, ils ne la comprennent pas. La loi de l’hospitalité perd son sens lorsque font irruption massivement les rapports mercantiles, l’économie monétaire, l’exploitation capitaliste et quasi-coloniale des réserves touristiques, etc. Alors, en effet, s’instaure une véritable ambiguïté des sentiments dont l’ambivalence est mal maîtrisée. On oscille entre l’hospitalité la plus généreuse et l’appât du gain.
La Corse vue par Pierre BONARDI
L’étranger sera toujours chez lui, sur le pied du maître, dans la vieille maison corse, à la seule condition qu’il se montre courtois et réservé. L’étranger et même l’ennemi s’il a été forcé d’y trouver refuge. Les annales sont pleines de traits de ce genre. Le bandit poursuivi par les gendarmes frappe à la porte de la demeure qu’il a vidée, par le plomb, de ses plus fiers habitants. Il est reçu, protégé, caché. La vendetta ne reprend qu’après qu’il a franchi le seuil et gagné le large. L’hôte est sacré.
L’hospitalité corse a été chantée même par les pires contempteurs d’Ile et de sa race. Ces contempteurs-là auraient découvert d’autres vertus à la Corse et aux corses s’ils avaient su se servir de ces deux clefs d’or : la discrétion et la courtoisie.
Avec la courtoisie, la discrétion est de rigueur. Ne jamais se mêler des affaires d’autrui, telle est la règle que justifie le corollaire : personne n’est prié de prendre parti dans les conflits où son sang, son honneur, ses intérêts ne sont pas engagés.
On voit comme c’est simple. L’hôte ne connaît que des visages accueillants. Il lui suffit de sourire et de parler de la pluie et du beau temps. Pour ceux qui ont la langue trop vive et une haute idée de leur valeur, qu’ils s’en aillent.
Ainsi Ziù Santu est toujours prêt à offrir sa maison, sa table et le vin de sa vigne et le pain de ses épis et les viandes de ses bêtes et, de surcroît, son travail et l’activité de ses familiers. Il ne demandera rien en échange que votre satisfaction. Si après cela vous allez lui dire que la Corse est un réservoir de vauriens, que la vertu de ses nièces est douteuse, voire… que certains de ses neveux ne mènent peut-être pas une existence bien régulière… il vous mettra à la porte sans façon et signalera votre inconduite à tous ses mais, à ses partisans et même aux adversaires, s’ils maintiennent chez eux la tradition.
Pour ce qui est de l’hospitalité, ce n’est plus une anecdote mais un comprimé d’anecdotes qui me servira à éclairer un coin de ces caractères si complexes.
Si vous trouvez chez Ziù Santu quelque objet dont vous vantez la beauté, cet objet vous sera aussitôt offert. C’est très arabe ; c’est très espagnol. Si au lieu d’exprimer votre admiration vous vous portez acheteur, on vous demandera vingt fois la valeur de l’objet. Le visiteur ne saurait se transformer en trafiquant sans trouver aussitôt devant lui un trafiquant bien plus âpre. C’est ligure.
N’offrez point d’argent pour une hospitalité si large. Un billet de remerciements sera mieux apprécié. Mais si la reconnaissance est un fardeau trop lourd et que vous exigiez une note pour vous en décharger, attendez-vous à la trouver salée.
Quoi qu’il en soit, nous possédons désormais les clefs d’or de l’Ile de Beauté. Ni les chèques, ni les galons, ni les broderies, ni les titres ne sauraient les remplacer… au moins tant que Ziù Santu vivra et ceux qui pensent comme lui.
La Corse vue par Alexandre DUMAS
Quant au logement de chaque nuit, c’est bien plus simple encore : le voyageur arrive dans un village, traverse la rue principale dans toute sa longueur, choisit la maison qui lui convient et frappe à la porte. Un instant après, le maître ou la maîtresse apparaît sur le seuil, invite le voyageur à descendre, lui offre la moitié de son souper, son lit tout entier s’il n’en a qu’un, et le lendemain, en le reconduisant à la porte, le remercie de la préférence qu’il lui a donnée.
De rétribution quelconque, il est bien entendu qu’il n’en est aucunement question : le maître regarderait comme une insulte la moindre parole à ce sujet. Si la maison est servie par une jeune fille, on peut lui offrir quelque foulard, avec lequel elle se fera une coiffure pittoresque lorsqu’elle ira à la fête de Calvi ou de Corte. Si le domestique est mâle, il acceptera volontiers quelque couteau-poignard, avec lequel, s’il le rencontre, il pourra tuer son ennemi.
Encore faut-il s’informer d’une chose, c’est si les serviteurs de la maison, et cela arrive quelques fois, ne sont point des parents du maître, moins favorisés par la fortune que lui, et qui lui rendent des services domestiques en échange desquels ils veulent bien accepter la nourriture, le logement, et une ou deux piastres par mois.
Et qu’on ne croie pas que les maîtres qui sont servis par leurs petits-neveux ou par leurs cousins, au quinzième ou vingtième degré, soient moins ben servis pour cela. Non il n’en est rien. La Corse est un département français ; mais la Corse est encore bien loin d’être la France.
Ce jour-là, j’allais de Sartène à Sullacaro.
L’étape était courte ; une dizaines de lieues peut-être, à cause des détours, et d’un contrefort de la chaîne principale qui forme l’épine dorsale de l’Ile, et qu’il s’agissait de traverser : aussi avais-je pris un guide, de peur de m’égarer dans les maquis. Vers les cinq heures, nous arrivâmes au sommet de la colline qui domine à la fois Olmeto et Sullacaro.
Là, nous nous arrêtâmes un instant.
- Où votre Seigneurie désire-t-elle loger ? demanda le guide.
Je jetai les yeux sur le village, dans les rues duquel mon regard pouvait se plonger, et qui semblait presque désert : quelques femmes seulement apparaissaient rares dans les rues ; encore marchaient-elles d’un pas rapide et en regardant autour d’elles.
Comme en vertu des règles d’hospitalité établies, et dont j’ai dit un mot, j’avais le choix entre les cent ou cent vingt maisons qui composent le village, je cherchais des yeux l’habitation qui semblait m’offrir le plus de chance de confortable, et je m’arrêtai à une maison carrée, bâtie en manière de forteresse, avec mâchicoulis en avant des fenêtres et au-dessus de la porte.
Extraits de Voyage aux Pyrénées et en Corse de Gustave Flaubert
Il était tard quand nous sommes arrivés à Ghisoni, maigre village où il me semblait impossible de loger des honnêtes gens. On nous a conduits devant une grande maison grise et délabrée. Quoi qu’il fût nuit, je ne voyais aucune lumière aux fenêtres, et la porte qui s’ouvrait sur la rue était celle d’une salle basse où grognaient des pourceaux. A un angle de cette pièce enfumée était placée une large échelle en bois et dont les marches peu profondes ne permettaient de monter qu’en se tournant de côté. Nous avons trouvé le maître et sa femme qui ne nous attendaient que le lendemain. Ils se sont donc beaucoup excusés sur ce qu’ils avaient déjà dîné et se sont tout de suite à préparer notre repas. (…)
Vous voyagerez dans toute la Corse, vous y serez partout bien reçu, on vous accueillera d’une manière cordiale qui vous ira jusqu’au cœur, et le lendemain matin votre hôte pleurera presque en vous quittant ; de sa famille, vous ne connaîtrez que lui. En descendant de cheval, vous avez bien vu des enfants jouer devant la porte, ce sont les siens, mais ils ne paraissent pas à table ; leur mère ne se montre presque jamais et reste avec eux tant qu’ils sont jeunes. Les liens de famille sont forts, il est vrai, mai à la manière antique, entre frères, entre cousins, entre alliés, même à des degrés éloignés. (…)
Nous avons dîné tard ; le capitaine nous a servis, comme s’il eût été le maître de la maison. Un avoué de Corte, attiré dans le pays par les affaires de la Compagnie corse, se chauffait au coin de la cheminée et nous a tenu conversation, car notre hôte restait à distance et avait l’air tout humilié de recevoir des personnages. Après le dîner, on m’a conduit dans une pièce délabrée où je devais coucher. Les murs étaient barbouillés de chaux, une petite gravure noire représentant un moine italien canonisé était à la tête du grand lit qui en occupait l’angle ; la petite fenêtre donnait sans doute sur la campagne ; la lune n’était pas encore levée, je me mis à ma déshabiller, éclairé par un flambeau à l’huile placé sur une chaise près de mon chevet et dont la faible lueur néanmoins me faisait très bien voir que les draps n’étaient ni propres ni de fine toile. Je fis alors des réflexions philosophiques et je me dis que sans doute les gens qui dormaient dans ce lit-là devaient y bien dormir n’ayant ni amour contenu, ni ambition rentrée, ni aucune des passions du monde moderne.
Tout cela était si loin de la France, si loin du siècle, resté à une époque que nous rêvons maintenant dans les livres, et je me demandais (tout en graissant d’huile mes cuisses rougies) si après tout, quand on voyagera en diligence, quand il y aura au lieu de ces maisons délabrées des restaurants à la carte, et quand tout ce pays pauvre sera devenu misérable grâce à la cupidité qu’on y introduira, si tout cela enfin vaudra bien mieux. (…)
La maison du fils du capitaine, où nous devions loger, se trouve la dernière du pays. A la voir extérieurement, avec toutes ses vitres cassées et ses sombres murs gris, je présumais un triste gîte ; mais deux gros enfants joufflus et bruns, qui vinrent embrasser leur grand-père à la descente du cheval, nous montrèrent à leur bon air et à leurs vêtements propres que mes prévisions étaient injustes, et je me sentis alors soulagé de tout l’espoir d’un bon dîner et d’un bon lit. (…)
Un jeune homme de vingt-deux ans environ, en veste de velours vert, nu-tête et de manières graves, se tenait sur le perron ; c’était le fils de M. Laurelli. Il nous a fait monter en haut où nous avons d^né comme des affamés en compagnie d’un sergent voltigeur qui a gardé le silence tout le repas et qui, la bouche béante, à chaque mot que nous disions avait l’air d’attendre les suivants comme de bons morceaux. (…)
Le capitaine nous avait parlé d’un de ses neveux retirés au maquis pour homicide et nous avait proposé de nous le faire voir. A la nuit close, et sur les dix heures du soir, il fut introduit dans la maison. (…) Le bandit se tenait au fond de ma chambre, le flambeau placé sur la table de nuit me le fit voir dès en entrant. C’était un grand jeune homme, bien vêtu et de bonne mine, sa main droite d’appuyait sur sa carabine. (…) Il était beau, toute sa personne avait quelque chose de naïf et d’ardent, ses yeux noirs qui brillaient avec éclat étaient pleins de tendresse à voir des hommes qui lui tendaient la main ; sa peau était rosée et fraîche, sa barbe noire était bien peignée ; il avait quelque chose de nonchalant et de vif tout à la fois, plein de grâce et de coquetterie montagnardes. (…)[Il] avait le sourire sur les lèvres, des dents blanches, les mains propres ; on eût plutôt dit qu’il venait de sortir de son lit que du maquis. Il y a pourtant trois ans qu’il y vit, trois ans qu’il n’a été reçu sous un toit, qu’il couche l’hiver dans la neige et que les voltigeurs et les gendarmes lui font la chasse comme à une bête fauve. (…)
Nous avons causé longtemps ensemble, nous nous sommes occupés des moyens de le faire sortir de la Corse. Comme son signalement au besoin eût pu passer pour le mien, je lui ai proposé mon passeport, mais l’autre homme en a tiré un autre de sa poche
Qu’il s’était procuré sous un faux nom ; de ce côté les mesures sont bien prises. (…) Au bout d’une heure il nous a quittés, le capitaine lui a versé une goutte, deux doigts d’eau-de-vie ; enfin il nous a dit adieu à plusieurs reprises, nous lui avons souhaité bonne réussite, il nous a longuement serré la main et nous a quittés le cœur tout navré de tendresse. (…)
Le jour était déjà avancé, et nous n’avions point mangé. (…) Nous sommes entrés dans une maison où le bienheureux capitaine nous a fait déjeuner. Quelques charbons se trouvaient au milieu de la cuisine entre trois ou quatre pierres rangées en carré, la fumée s’en allait au ciel à travers les poutres du toit.
Nous avons été reçus par une vieille femme et une jeune fille très jolie et fort bourrue, dont les naïvetés gaillardes nous ont fait rire encore deux heures après l’avoir quittée ; mon excellent compagnon, en se séparant d’elle, se roulait sur le perron, et sa bonne humeur l’a mis en train de me faire des confidences facétieuses pendant une partie de la route, que nous avons parcourue, cette fois l’estomac plein tout en devisant et en pantagruélisant.
Extrait de « La vie quotidienne en Corse au temps de Mérimée » de Xavier VERSINI
Nous voici au terme d’une longue marche. Les derniers lacets du chemin nous ont révélé le village, et les chevaux qui sentent l’écurie vont d’un pas plus alerte. Nous sommes attendus et tout sera fait pour dissiper notre fatigue. Même sans billet de logement, nous n’aurions pas d’inquiétude, malgré l’absence d’auberges, car nous savons quelle est ici la chaleur de l’accueil. (…)
Disponibilité, calcul, désir de paraître ? Je dirais plus volontiers : spontanéité, serviabilité naturelle, simplicité de mœurs. « L’hospitalité corse, écrit le comte de Pastoret, est d’une nature aussi antique, d’un caractère aussi simple que le sont ici les vases d’usage commun, les attitudes des jeunes filles, les flacons garnis de bruyère placés sans affectation sur les tables », et de rappeler le comportement de ce jeune homme d’Antisanti qui, prétendant avoir affaire hors de chez lui, l’accompagna jusqu’à Mezzavia, veillant tout au long à sa sûreté et à son hébergement. « Ce ne fut qu’à l’entrée de la plaine d’Ajaccio où le chemin est sûr, uni, facile qu’il nous quitta. Il sauta de son cheval en cet endroit, vint à nous, nous embrassa, me demandant timidement mon nom que je lui donnai avec joie, m’écrivit le sien que je garde soigneusement, et s’éloigna au galop, ce devoir de cœur accompli. » (…)
Que trouverons-nous à l’étape ? (…) Toujours, cette générosité qu’on rencontre même chez les plus démunis, comme cette pauvre femme de Casta qui, au moment où de Montherot quittait sa misérable auberge, tira quatre œufs de sa poche et les lui offrit.